Alain St.Ange à Alicante : le tourisme ne peut plus être mesuré uniquement par le nombre d'arrivées
Alain St.Ange, ambassadeur itinérant des Seychelles et ancien ministre du Tourisme, a appelé le secteur touristique à changer la manière dont il définit le succès des destinations. Dans son discours d'ouverture à la conférence Clevenard Open Project 2026 à Alicante, il a déclaré que le nombre d'arrivées et la croissance du trafic touristique ne pouvaient plus constituer les seuls critères de progrès si l'on ne mesure pas simultanément ce que le tourisme apporte réellement aux habitants, aux entreprises locales et à la communauté dans son ensemble. Selon les comptes rendus de la conférence, St.Ange a souligné que la valeur du tourisme devait être évaluée à travers l'emploi, les possibilités entrepreneuriales, la propriété locale, les investissements, la préservation de la culture et la capacité d'une destination à conserver à long terme les bénéfices provenant des dépenses des visiteurs. Son message s'inscrit dans un débat international de plus en plus intense sur la question de savoir si le tourisme, après le retour de chiffres mondiaux records, doit passer d'une logique de croissance à tout prix à un modèle dans lequel les effets économiques, sociaux et environnementaux sont aussi importants que le trafic lui-même.
La conférence Clevenard Open Project 2026 se tient du 27 au 30 août au Palacio de Congresos Alicante, selon le programme des organisateurs, et rassemble des représentants du tourisme, du monde des affaires, de la diplomatie, de la culture et des industries créatives. St.Ange est intervenu comme orateur principal de cette rencontre internationale. Son exposé était axé sur la responsabilité du secteur touristique envers les communautés qui accueillent les visiteurs, ainsi que sur la nécessité de relier les données dont disposent les gouvernements, les organisations touristiques et les entreprises à des décisions concrètes. Au lieu que les destinations présentent leur réussite principalement à travers un nouveau record du nombre de visiteurs, il a appelé à poser des questions plus immédiates pour les habitants : qui obtient un emploi, combien d'entreprises locales intègrent la chaîne de valeur touristique, les revenus restent-ils dans la destination et les habitants peuvent-ils influencer le développement du lieu où ils vivent ?
Un nombre record de voyages n'est plus un indicateur suffisant
À Alicante, St.Ange a averti que le débat touristique mondial se réduisait encore souvent aux arrivées, au volume et à la question de savoir combien de visiteurs supplémentaires pourraient être attirés la saison suivante. Il a souligné qu'une telle approche pouvait masquer la différence entre un trafic important et la valeur réelle que le tourisme laisse dans la destination. Selon les données d'UN Tourism publiées en janvier 2026, environ 1,52 milliard d'arrivées de touristes internationaux avec nuitée ont été enregistrées dans le monde en 2025, soit environ quatre pour cent de plus qu'un an auparavant et approximativement 60 millions de plus qu'en 2024. L'Europe, avec 793 millions de touristes internationaux, est restée la première région de destination au monde. Ces données confirment l'ampleur du secteur évoquée par St.Ange, mais montrent en même temps pourquoi les seules statistiques d'arrivées ne peuvent fournir une réponse complète à la question de savoir dans quelle mesure le tourisme est bénéfique pour une communauté donnée.
Sa thèse centrale était que le volume n'est pas la même chose que la valeur. Les dépenses d'un visiteur peuvent bénéficier à un chauffeur de taxi, un vendeur de marché, un petit hébergement familial, un restaurateur ou un agriculteur qui approvisionne un hôtel, mais le simple fait que l'argent circule dans une destination ne dit pas quelle part y reste réellement. Cette différence devient particulièrement importante dans les économies fortement dépendantes du tourisme, notamment les petits États insulaires comme les Seychelles. Dans de tels environnements, le tourisme n'est pas seulement un secteur parmi de nombreux autres, mais peut avoir une forte influence sur l'emploi, les recettes en devises, les transports, les infrastructures et le développement des petites entreprises. C'est pourquoi, selon St.Ange, il faut suivre la profondeur de l'impact économique local, et pas seulement l'ampleur du trafic touristique.
Cette approche n'est pas isolée des politiques internationales actuelles. Dans son rapport Tourism Trends and Policies 2026, l'OCDE indique que les gouvernements réexaminent de plus en plus la manière de gérer le tourisme et cherchent à équilibrer les bénéfices économiques avec les effets sociaux et environnementaux. L'organisation avertit notamment que les bénéfices et les coûts du tourisme ne sont pas toujours répartis de manière égale et qu'un grand nombre de visiteurs peut exercer une pression sur les infrastructures, les services publics, le logement et la vie quotidienne des habitants. Parallèlement, les destinations qui connaissent un trafic touristique plus faible peuvent rester à l'écart des principaux flux d'investissements et de revenus. C'est pourquoi l'accent est de plus en plus mis sur la création de valeur locale, la résilience des destinations et la participation des communautés à la gestion du développement.
Les données doivent conduire à des décisions, et pas seulement à des records promotionnels
L'une des parties centrales du discours de St.Ange portait sur les données touristiques. Selon les comptes rendus de Travel Daily News et d'eTurboNews, il a déclaré que les informations recueillies par le secteur devaient être reliées aux décisions réellement prises. Cela signifie que les statistiques ne devraient pas servir uniquement à annoncer des saisons record, mais aussi à évaluer la qualité des emplois, l'impact sur l'entrepreneuriat local, la durabilité des investissements et la répartition des revenus. Une destination qui enregistre des millions d'arrivées peut parallèlement connaître des problèmes de bas salaires, de travail saisonnier, de hausse du coût de la vie ou de fuite importante des revenus vers des entreprises extérieures à l'économie locale. Sans mesurer ces éléments, un trafic touristique élevé peut créer une image de réussite qui n'est pas aussi visible dans la vie quotidienne des habitants.
La mesure de l'impact plus large du tourisme est précisément devenue ces dernières années un thème important pour les institutions internationales. Le Statistical Framework for Measuring the Sustainability of Tourism, élaboré par UN Tourism et ses partenaires et soutenu par la Commission de statistique des Nations Unies en 2024, a été conçu comme une méthode harmonisée au niveau international pour suivre les aspects économiques, sociaux et environnementaux du tourisme. Le secteur cherche ainsi à s'éloigner d'une dépendance à quelques indicateurs classiques, comme les arrivées, les nuitées et les dépenses totales, pour évoluer vers un système permettant également de comparer les effets sur la communauté, l'environnement et l'économie locale. L'Espagne figurait parmi les pays ayant participé à la mise en œuvre pilote de cette approche, selon les documents des Nations Unies.
Pour la politique touristique, un tel changement signifie qu'il est important de savoir non seulement combien de visiteurs arrivent, mais également où ils dépensent, quelles activités en bénéficient, quels types d'emplois sont créés et dans quelle mesure les fournisseurs locaux participent aux chaînes d'approvisionnement. Les données peuvent aussi montrer si la pression augmente sur les transports, l'eau, les déchets, le parc de logements ou les espaces protégés, ainsi que les parties de la destination où la charge devient supérieure aux bénéfices. À Alicante, St.Ange a précisément insisté sur ce lien entre statistiques et décisions comme sur une question de crédibilité. Si des données sont collectées mais qu'aucune politique, priorité d'investissement ou mesure de gestion n'en découle, leur contribution au développement reste limitée.
La propriété locale comme question de répartition des revenus touristiques
Un autre message important de son intervention concernait la propriété et la participation de la communauté. Selon le rapport d'eTurboNews, St.Ange a affirmé que la véritable transformation se produit lorsque les populations locales disposent d'une propriété réelle, lorsque les décisions sont prises avec les communautés et non à leur place, et lorsque les bénéfices restent dans le circuit local. Une telle formulation ouvre l'une des questions clés du tourisme durable : quelle part des dépenses des visiteurs revient aux travailleurs locaux, aux petits entrepreneurs, aux producteurs alimentaires, aux artisans, aux transporteurs et aux propriétaires d'hébergements, et quelle part quitte la destination par les importations, la propriété extérieure ou des modèles commerciaux centralisés ?
Dans son rapport de 2026, l'OCDE souligne également que la fuite d'une partie des revenus hors de la destination peut réduire l'impact positif du tourisme sur les communautés locales. L'organisation recommande donc des politiques qui renforcent les entreprises locales, relient le tourisme aux autres secteurs de l'économie et répartissent les bénéfices sur un plus grand nombre d'habitants. Cela peut concerner l'approvisionnement local en produits alimentaires, l'intégration de petits producteurs dans les chaînes d'approvisionnement hôtelières, le soutien aux guides et transporteurs nationaux, l'accès au financement pour les petites entreprises ou le développement de produits générant des revenus en dehors de quelques zones les plus visitées. De telles mesures ne signifient pas nécessairement moins de tourisme, mais une répartition différente des bénéfices provenant du trafic existant et futur.
La culture n'est pas un décor pour les visiteurs
Une partie particulièrement forte du discours concernait l'identité culturelle. St.Ange a mis en garde contre la différence entre la préservation de la culture et son conditionnement exclusivement pour la consommation touristique. Selon les comptes rendus de la conférence, il a cité des exemples dans lesquels un rituel, un espace religieux ou une coutume locale perd son sens d'origine lorsqu'il est transformé uniquement en contenu destiné aux photographies ou en spectacle adapté aux attentes des visiteurs. Son message n'était pas dirigé contre le tourisme culturel, mais contre un modèle dans lequel la communauté perd le contrôle sur la manière dont son histoire, sa religion, sa musique, sa cuisine, ses danses ou ses traditions sont présentées et commercialisées.
Selon son approche, un tourisme culturel réussi commence par la reconnaissance du fait que la communauté est propriétaire de sa propre histoire. Cela signifie associer les habitants avant qu'une coutume, un lieu ou une identité particulière ne soit transformé en produit touristique, ainsi que partager les bénéfices économiques avec ceux qui maintiennent cette culture vivante. Un tel modèle peut créer un marché pour l'artisanat traditionnel, financer la préservation du patrimoine et montrer aux jeunes générations que leur héritage possède une valeur qui ne se réduit pas à un souvenir ou à un court spectacle. L'approche inverse peut produire un bénéfice commercial à court terme, mais affaiblir à long terme l'authenticité de ce qui a précisément rendu la destination attractive.
Cette question revêt également une importance plus large pour le développement. La demande touristique peut contribuer à préserver les sites historiques et les savoir-faire locaux uniquement si les règles d'utilisation, d'interprétation et de répartition des revenus sont acceptables pour la communauté. Lorsque la décision concernant ce qui sera montré, la manière dont l'espace sera utilisé et les personnes qui en tireront un revenu est totalement dissociée des habitants, l'augmentation du nombre de visiteurs peut renforcer le sentiment que le lieu s'adapte aux visiteurs au détriment de ceux qui y vivent. St.Ange a donc réparti la responsabilité d'un tourisme de qualité entre plusieurs acteurs : les autorités publiques qui planifient le développement, les entreprises qui décident de la manière dont la valeur sera répartie, les voyageurs qui façonnent la demande par leurs choix et les communautés qui devraient pouvoir parler en leur propre nom.
Alicante comme scène d'un débat particulièrement actuel en Europe
Le fait que ce message ait été prononcé en Espagne lui donne un contexte supplémentaire. Dans son rapport de 2026, l'OCDE indique que l'un des objectifs de l'approche stratégique espagnole du tourisme est une coexistence équilibrée entre habitants et visiteurs dans les destinations. Plus largement, les destinations touristiques européennes discutent de plus en plus ces dernières années de la manière de gérer la concentration des visiteurs, la pression sur les infrastructures, la saisonnalité et la relation entre les recettes touristiques et la qualité de vie. Dans le même temps, UN Tourism indique que l'Europe a accueilli en 2025 plus de la moitié de tous les touristes internationaux dans le monde, ce qui confère aux questions de capacité, de répartition des visiteurs et de bénéfices locaux une importance politique et économique exceptionnelle.
L'intervention de St.Ange peut donc être lue comme faisant partie d'une évolution plus large du langage de la politique touristique. Autrefois, l'objectif principal de nombreuses destinations était d'augmenter le nombre de visiteurs, le nombre de nuitées et la visibilité internationale. Aujourd'hui, parallèlement à ces indicateurs, des questions sont de plus en plus souvent posées sur les revenus par visiteur, la répartition saisonnière et spatiale du trafic, l'approvisionnement local, les salaires, les émissions, la consommation des ressources, le logement et la satisfaction des habitants. L'OCDE indique explicitement que le soutien de la communauté locale au tourisme n'est pas garanti et qu'il peut s'affaiblir si les bénéfices économiques ne restent pas localement ou si les effets négatifs sur l'espace et la vie des habitants ne sont pas maîtrisés. Autrement dit, la compétitivité à long terme d'une destination est de plus en plus liée à son acceptabilité sociale.
Des records vers un bénéfice partagé
À la fin, St.Ange a placé la responsabilité de l'avenir du tourisme au-delà des seules institutions publiques et organisations touristiques. Selon les comptes rendus de son discours, il a appelé les décideurs politiques à planifier la résilience, les entreprises à être disposées à partager la propriété et les bénéfices, les voyageurs à choisir des expériences respectueuses de la culture et les communautés à façonner activement la manière dont elles souhaitent présenter leur propre lieu. Un tel modèle part de l'idée que la durabilité ne concerne pas seulement la protection de l'environnement, mais aussi la question de savoir qui participe aux décisions, qui supporte les coûts du développement touristique et qui en retire finalement les bénéfices.
Pour St.Ange lui-même, le sujet possède également un arrière-plan professionnel personnel. En avril 2026, le président des Seychelles Patrick Herminie lui a remis ses instruments de nomination en tant qu'ambassadeur itinérant, après l'approbation de l'Assemblée nationale. La présidence des Seychelles avait alors annoncé que les thèmes abordés comprenaient la résilience et la compétitivité du secteur touristique, la connectivité aérienne et le renforcement de la présence internationale du pays. Avant sa fonction diplomatique, St.Ange avait occupé des postes de direction dans le tourisme seychellois, notamment une fonction ministérielle. Les messages d'Alicante s'inscrivent donc dans la continuité de son plaidoyer de longue date en faveur du tourisme comme outil de développement, et pas seulement de promotion.
Le message le plus important de son intervention n'est donc pas que le nombre de touristes doit être ignoré, mais qu'il doit être replacé dans un cadre plus large. Des arrivées record peuvent être le signe d'une forte demande et d'un bon positionnement de la destination, mais elles ne montrent pas à elles seules si les habitants ont obtenu de meilleurs emplois, si les entrepreneurs locaux se sont renforcés, si le patrimoine a été préservé et si les revenus sont restés dans la communauté. De plus en plus d'institutions internationales développent aujourd'hui précisément ce type d'indicateurs plus larges, et le débat d'Alicante a montré à quel point la question du tourisme se déplace du simple comptage des visiteurs vers la mesure d'une valeur réelle et durable. Pour les destinations qui souhaitent conserver le soutien de leurs habitants tout en restant attractives pour les voyageurs, cette évolution pourrait devenir l'une des questions clés de la gestion touristique dans les années à venir.
Sources :
- Travel Daily News - compte rendu du discours d'ouverture d'Alain St.Ange à Alicante, mettant l'accent sur les données, la valeur locale, la culture et la responsabilité du tourisme (lien)
- eTurboNews - présentation détaillée des messages de St.Ange sur la propriété locale, l'identité culturelle, la répartition des revenus et la responsabilité partagée dans le développement du tourisme (lien)
- Clevenard - informations officielles sur le Clevenard Open Project 2026, les dates, le lieu et le rôle d'Alain St.Ange en tant qu'orateur principal (lien)
- State House Seychelles - annonce officielle concernant la nomination d'Alain St.Ange comme ambassadeur itinérant et les priorités touristiques examinées avec le président Patrick Herminie (lien)
- UN Tourism - données du World Tourism Barometer sur 1,52 milliard d'arrivées de touristes internationaux en 2025 et sur les résultats régionaux (lien)
- OCDE - Tourism Trends and Policies 2026, analyse des bénéfices sociaux du tourisme, de la création de valeur locale, des pressions sur les communautés et de la gestion des destinations (lien)
- Nations Unies, Statistics Division - documentation sur le Statistical Framework for Measuring the Sustainability of Tourism et la mesure des effets économiques, sociaux et environnementaux (lien)